Generation C

€5.00

Generation C
Né.e.s. après 2000
Sur-connecté.e.s
Sacrifié.e.s au nom du Covid
Coordonné par Christophe Van Staen
Couverture : Marine Demoulin
Editions Lamiroy
Parution : 1 avril 2021
ISBN : 978-2-87595-474-9 
85 pages
10 € (frais de port offerts pour la Belgique) / 5€ en format numérique

Disponible également en format numérique sur toutes les plateformes 

Textes

Avant-propos : Plus jamais jeunes.
Samir Barris (20 ans en 1996), 18 ans.
Gil Bartholeyns (20 ans en 1995), Le vol de votre joie.
Toufik Cherifi (20 ans en 2000), Digression.
Vincent Gabriel (20 ans en 2016), Une génération sacrifiée ?
Mael Gerday (20 ans en 2021), Témoignage du 4 mars 2021.
Bruno Humbeeck (20 ans en 1983), Dans l’illusion du mat.
Gioia Kayaga (20 ans en 2010), Flamme.
Anton Kouzemin (20 ans 2010), Murmure.
Kristof (20 ans en 1980), Lettre à un jeune condamné – écho de France.
Pieter Lagrou (20 ans en 1987), Petites expérimentations en temps de corona.
Prezy (20 ans pour toujours), Cri du cœur.
Edgar Szoc (20 ans en 1997), Il faut que jeunesse se casse.
Christophe Van Staen (20 ans en 1996), Philologique des écrits du.

Illustrations

Marine Demoulin (20 ans en 2021)
Jérôme Malevez (20 ans en 1994)
Daniel Hautphenne (20 ans en 1977)
Eva De Luca (20 ans en 2020)
Olivier Spinewine (20 ans en 1997)
Marie Lhoir (20 ans en 2003),
Ilja Sircenko (20 ans en 1996)

 

Avant-propos

Plus jamais jeunes

En dehors des secteurs qui y auront trouvé une source de profit – on demande aux citoyens de changer, à tout moment, de changer de tout, de vêtements, de dentifrice, de fournisseur d’énergie, de téléphone, de voiture, d’habitudes alimentaires, peu importe le contenu, pourvu qu’il y ait prétendue nouveauté, prétendu changement, comme celui, toujours imminent, promis par les slogans de partis au pouvoir depuis un siècle ; on a même demandé récemment aux gens de changer la nature et l’extension de leur rapport à l’Autre ; mais jusqu’à présent on n’a pas songé en revanche à l’opportunité d’un changement de paradigme ; un paradigme qui comptant sur le citoyen hyperlaxe s’autorise d’ailleurs tous les grands écarts, voyez les oxymores capital-santé, développement durable, discrimination positive, voire choix rationnel –, en dehors de quelques charognards donc, le Covid-19 n’aura épargné personne.

Guidés les yeux bandés sur les bords de la falaise par une communication elle-même virale car girouette exposée aux quatre vents (les contraintes liées à un système de soins de santé systémiquement sous-financé, l’économie à sauver, la vérité du virus à l’heure des vérités alternatives, et les innombrables paralogismes d’une science « pure », infaillible et donc fiable), des milliards d’individus ont connu la peur, la solitude, la douleur, le deuil, la mort. Et c’est toute la société qui est malade de sa frénésie, de son infantilisation (mais les enfants sont tellement intelligents que ce terme est injuste), de son ignorance, de son asservissement au règne absolu de la toute-puissante Injonction, de son incapacité à faire encore société, en un mot : de ses divisions. La couleur de peau, le genre, l’extraction sociale, le niveau de vie, l’opinion politique, l’appartenance religieuse ou culturelle, les bagnoles contre les trottinettes ont cédé leur place de machines à cliver aux pro- et anti-masques ; aux pro- et anti-vaccins ; aux professions essentielles et non essentielles ; aux groupes prioritaires et non prioritaires ; à ceux qui croient sans savoir et ceux qui doutent ou nient sans en savoir davantage ; aux jeunes-qui-ne respectent-rien face aux vieux-cette-minorité-à-sauver-au-prix-de-la-vie-de-tout-un-pays ; aux délateurs et dénoncés ; aux impavides et aux hypocondriaques, aux experts-qui-savent versus la masse abrutie meuglant, vagissant quand elle ne se tait point, et je brise là cette énumération dont je pourrais noircir toutes les pages du volume que vous tenez entre les mains.

Alors on nous dira : pourquoi donc se soucier davantage des jeunes ? Après tout, ils ne comptent pas parmi les groupes à risque, et ont la vie devant eux pour se remettre des effets secondaires, collatéraux, de cette épidémie. À ces réactions, nous pourrions opposer des banalités, répondre que s’intéresser au sort des jeunes, ne revient pas à nier la détresse des autres catégories d’âge ; que les tendances suicidaires, les anorexies, les dépressions nerveuses, qui font que les jeunes remplissent aujourd’hui les urgences pédiatriques et les salles d’attente des psychiatres et psychologues devraient sans doute retenir notre attention ; qu’on peut, par ailleurs, être jeune et à risque ; qu’on peut aussi être jeune et pauvre, malade, en marge, discriminé, ce qui ne veut rien dire d’autre que le virus et les angoisses qu’il génère ne sont pour certains jeunes que les derniers termes d’une détresse mille fois plus profonde face à des violences mille fois plus sauvages et cyniques ; qu’on peut aussi être jeune et éprouver dans cette crise un malaise ne reposant pas simplement sur des privations liées à des superfluités ou des futilités. Nous pourrions ajouter que la souffrance ne se communique pas, ne peut faire l’objet d’une gradation objective, ou qu’on peinera à comparer l’intensité de détresses vécues par différents individus en différents contextes, et à juger donc de leur urgence avérée. Nous pourrions encore rappeler que la jeunesse est précisément notre avenir, notamment économique, et que ce seul argument devrait convaincre jusqu’aux esprits comptables et métalliques à n’en plus revenir. Nous pourrions enfin reconnaître que nous ignorons totalement une grande partie des dégâts invisibles que cette crise aura souterrainement occasionnés, et arguer que si l’évidence d’une souffrance bien tangible nous est donnée, parce que quelqu’un qui souffre signale sa souffrance, il est naturel de réagir et cruel d’ignorer.

Du reste, de tels développements, assez mesquins quand on y regarde de plus près, ne sont pas nécessaires. Car la pleine justification de cette focalisation sur la vulnérabilité des jeunes tient, hélas, en peu de mots. C’est que la jeunesse ne sera plus jamais jeune.

Voilà le drame. La maturité et la vieillesse se savent maturité et vieillesse. Ces choses-là sont banales, ont fait l’objet d’une acceptation progressive, qui se répète dans l’indifférence de chaque jour nouveau où elles prennent acte d’elles-mêmes. La jeunesse, en revanche, ne se sait pas jeunesse. Elle passe comme à côté d’elle-même, et ne se conçoit elle-même comme jeunesse, qu’arrivée à maturité, c’est-à-dire lorsqu’il est trop tard, lorsqu’elle n’est déjà plus jeunesse et que de ce qu’elle fut, elle ne garde plus que de foudroyants souvenirs, de plus en plus lointains et défraîchis, bientôt remplacés par d’autres, ces souvenirs d’adultes, qui ont la teinte blafarde des objets et événements fatigués par l’oubli. L’oubli des commencements, l’oubli des premières fois, l’oubli des découvertes. L’empreinte si vive et colorée de ces initiations à la vie, la jeunesse d’aujourd’hui ne pourra s’y raccrocher pour faire éclore quelques clairières dans les espaces toujours plus enténébrés de l’âge adulte. Elle verra, au crépuscule, se coucher un soleil dont elle n’aura pas vu le lever. Et quel déconfinement, précoce ou tardif, et même dans l’excès, pourra y changer quoi que ce soit ?

Voilà donc pourquoi la jeunesse d’aujourd’hui est une génération sacrifiée, et sacrifiée d’un sacrifice qu’aucune autre tranche d’âge au sein de la population actuelle n’a eu, ni n’aura, à consentir lors de cette crise. J’ai essayé d’avoir dix-sept ans aujourd’hui. Ce que j’ai éprouvé m’a anéanti.

Voilà donc pourquoi les contributeurs et contributrices de ce volume, qui sont de toutes les générations, ont livré des opinions, réflexions, poèmes, micro-nouvelles. Des textes et échos aux tonalités différentes, témoignant de la réalité concrète des problèmes rencontrés, mais aussi de la réalité abstraite des états mentaux engendrés par le constat amer de cette jeunesse qu’on voudrait enfermer — j’allais dire détenir. Sans oublier bien sûr les images, déterminantes, qui documentent avec force et vie ce que nous souhaitons être une « archive du futur ».

Il s’est passé quelque chose. Il y a eu un cri. Il y a une urgence. Il faut réagir. Et se réjouir d’une chose au moins, une chose qui n’agacera que les esprits lâches ou formatés : c’est que la nature humaine est dévorante, indomptable, et à jamais assoiffée de vie. Les cages de ce monde ne sont qu’illusion. Et, toutes et tous, nous ne souhaitons qu’une seule chose : aller voir le lion de près.

CVS, mars 21.

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