L'article #06 : Camille Lemonnier

€2.00

Camille Lemonnier : Et s'il entrait dans la Pléiade ?

L'article de Frédéric Saenen

ISBN : 978-2-87595-436-7

Parution le 1 mars 2021

Prix : 4€ (+1€ de frais de port) / 2€ en version numérique

Disponible en version numérique sur toutes les plateformes

éditorial

« Je dois dire que j’ai découvert Camille Lemonnier grâce à vous », cette phrase n’est pas une fiction, mais une réalité. Le lecteur belge ou français ne découvre pas Molière ou Zola. Le nom et l’œuvre sont connus, un passage obligé. Camille Lemonnier, écrivain belge, est spécifiquement l’auteur qui fait l’objet d’une découverte. Le nom sonne familier et après s’être renseigné, le lecteur franchit le pas. Il lit un roman, il est subjugué. Alors, survient la différence entre le lecteur français et le lecteur belge. Le premier fait une découverte, le second prend conscience d’un scandale. Qu’un auteur aussi magistral soit ignoré de son propre peuple, qu’il ne soit pas inclus dans les programmes scolaires aux côtés des auteurs français, voilà ce qui scandalise le lecteur belge. L’œuvre oubliée de Camille Lemonnier est le symbole même de notre ignorance et notre désintérêt pour notre propre culture. La prise de conscience pousse à la révolte pour la reconnaissance. La voie choisie de Frédéric Saenen : militer pour l’entrée de Camille Lemonnier dans la prestigieuse collection de la Pléiade. C’est un premier pas. Les suivants mèneront à la création de notre propre collection Pléiade et à l’enseignement des auteurs belges. À moins que nous restions toujours le peuple vagabond et sans attaches d’une terre d’exil…

Photo : Marie Evrard

extrait

Elle m’a accueilli dans le hall d’entrée principal du bâtiment. Tailleur blanc vaporeux, jean moulant, une montre au bracelet de cuir, discrète, mais qui ajoute une touche de raffinement à l’attache fine de son poignet. Le type de la Parisienne dans la cinquantaine, active, volontaire. Elle m’a gratifié d’une poignée de main solide assortie d’un sourire franc, tandis que ses yeux vert d’eau se plissaient, comme pour me sonder.
- Monsieur Saenen (et elle prononce « Sénenne » comme la plupart de mes amis français)… Céline Paridael, enchantée. Vous avez trouvé facilement ?
- Ravi de vous rencontrer, Madame, et merci de m’accueillir… Oh, je connaissais. Je suis venu si souvent à Paris, avant les années de pandémie, et après aussi, et à chaque séjour, je ne manquais pas de faire un détour par ici.
- Pas toujours facile de débrouiller la limite avec la rue Gaston Gallimard. Notre adresse postale est là maintenant, mais on accueille toujours les hôtes par la rue Sébastien Bottin… Et qu’est-ce qui vous amenait si régulièrement chez Gallimard ?
- J’avais un très bon contact, à l’époque, avec certaines personnes des services de presse, et je venais m’approvisionner « à la source ». Je les soudoyais à coups de chocolat belge…
Tandis qu’elle me précède pour me guider dans le dédale des couloirs, elle se retourne de trois quarts et me lance avec un brin de malice :
- J’espère que j’aurai l’honneur des mêmes attentions…
- À votre avis, qu’y a-t-il dans ce petit sachet ?
Elle pile devant la porte béante d’un bureau et m’invite à entrer. Des livres partout, et la peinture des murs qui n’a pas été rafraîchie depuis des décennies. S’il n’y avait pas d’ordinateur portable sur la table, je pourrais me croire chez Paulhan, chez Nimier, dans les années 1950, ou 1980. Une permanence sacrée s’est installée en ces lieux. Elle a sans doute remarqué mon émotion et embraye, en rejoignant son fauteuil :
- Vous allez être heureux, je crois, d’apprendre que la direction de la Pléiade s’est installée dans le bureau qu’a occupé Pierre Drieu la Rochelle… C’est même la table où il travaillait, celle où on le voit poser dans la série de photos bien connues de l’époque.
Et je reconstitue mentalement la disposition de cette pièce, la lumière du jour qui vient en effet de la fenêtre à droite, le radiateur derrière, Drieu en costume de tweed fixant l’objectif d’un air plus blasé que supérieur… J’ose l’allusion :
- Un plaisir posthume appréciable, pour « l’homme couvert de femmes », que vous ayez accédé à ce poste…
Elle ne tique pas.
- Oui, la collection de la Pléiade, comme beaucoup d’autres choses dans la maison, a longtemps été un apanage masculin. Intra muros, c’est bien que les choses bougent. Mais pour le public, cela ne change pas grand-chose de savoir qui est le deus ou la dea ex machina… Et quel bon vent nous amenez-vous de votre sympathique pays ? Les festivités du bicentenaire se préparent ?

Photos : Marie Evrard

photo : Marie Evrard

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