Passé inaperçu

€7.00

Passé inaperçu
Auteur : Luc Dratwa
Couverture : Luc Dratwa
Editions Lamiroy
Parution : Septembre 2022
ISBN : 978-2-87595-615-6       
195 pages
Prix : 14 € en format imprimé / 7€ en format numérique 

Le roman

Des villes, Bruxelles, Paris, New York et bien d’autres.
Des vies, celle d’Emma, la sienne et d’autres encore.
Des destins faits d’opposés qui s’attirent, qui se rencontrent et qui parfois se perdent.
Un couple face à lui-même et face aux autres.
Le monde de l’image, celui de l’ascendance, celui de la réflexion, de la pensée.
Des rencontres furtives ou profondes.
De la passion. De l’amour. De l’amitié.
Des voyages, celui d’une vie. De quelques vies.
Des portes qui s’ouvrent et qui se ferment, des destins qui se croisent, qui s’éloignent et qui disparaissent pour en laisser d’autres naître.
Et un passé bien enfoui. Un passé qui aurait pu ne jamais exister.
« Entre impossible et possible, il n’y a que deux lettres,
C’est bien peu pour ne pas y croire »

L'auteur

Luc Dratwa vit actuellement à Bruxelles. Ses œuvres en tant qu’artiste photographe ont été exposées dans le monde entier. Il nous livre un premier roman dont l’écriture ne fait aucun pli : il manie les mots tout comme l’image. Précision et justesse sont de mise. Un livre dont il nie l’autobiographie même si le personnage principal est lui-même photographe. Un suspense haletant avec des développements inattendus.

Le début du roman

Je souffle. J’ai peine à me redresser. Assis, lèvres serrées, je me tiens la tête entre les mains. Par moments, nerveusement, je jette un regard vers le desk. Je guette le moment d’embarquer. Les passagers arrivent.
Disséminés dans ce grand hall, ils lisent, parlent, s’agitent, s’impatientent. L’un d’eux s’est allongé devant la grande baie vitrée. Un autre fait les cent pas. Je suffoque. Mes tripes se nouent. Je baisse encore la tête. Je ferme les yeux. On me l’aurait raconté que je ne l’aurais pas cru. Et pourtant, tout est là. La vérité. Celle que je ne soupçonnais même pas, il y a trois jours seulement. Ce n’est pas pour cela que j’étais venu. Je ne reviendrai probablement jamais. Je fouille mes poches. Je saisis mon téléphone. Je l’éteins. Je le rallume. Pas de messages. Des courriels sans importance. Je tremble.

Nous allons embarquer. Je me sens petit, écrasé, démoli. Je ne sais plus qui je suis. Dans moins de neuf heures, je serai à JFK. Je retournerai à ma vie. Laquelle ? La nouvelle ? L’ancienne ? Une autre encore ?
Je ne reviendrai pas ici.
J’embarque.
Je m’assieds.
J’ai mal.
Je pleure.

Je suis embué. Je suis encombré. Je suis essoufflé.
Le commandant de bord communique. Le vol est décalé de vingt minutes. Et moi, j’ai une vie d’avance, ou de retard.
Les minutes sont longues. J’essaye de me calmer. L’avion enfin esquisse un premier mouvement.
Je prends mon Smartphone. Je vais l’éteindre. Je le regarde. Je suis encore connecté. J’ouvre WhatsApp.
Destinataire : Emma.

« Je quitte Lodz maintenant. Je n’y ai rien trouvé. Je serai demain, vendredi, vers midi, à JFK.
Ça me ferait vraiment plaisir que tu organises un shabbat avec les enfants. Je t’embrasse. Je t’aime. »

 

Il fait froid. Très froid. Je marche. Les mains dans les poches et les poings serrés. Je plisse les yeux.
Le vent glacé me transperce. J’avance. Je relève mon col. Quelques rafales se glissent perfidement sur ma nuque à peine découverte. Je frissonne. Je tremble. J’inspire l’Arctique et je crache des nuages.

Des ombres au pas rapide longent la misère de Manhattan. Çà et là, des sans-logis se préparent à une nuit sans pitié. Blotti sous ses cartons et quelques vieilles couvertures, James, mon racketteur de bonne conscience, guette mon passage. Je lui file dix dollars. Sa main sale et grasse les engloutit. Comme d’habitude. Ou presque.
Le froid, la pitié ou la haine empêchent le regard complice des autres jours. Je marche encore. Je pense. Je regarde. Les trottoirs gelés reflètent les quelques façades encore animées. Ne pas oublier de passer prendre les haloths chez Benny. Je traverse. La 6ème est bouchée. Les voitures sont à l’arrêt. Les échappements se mêlent aux nimbus des emmitouflés. Les grilles du métro laissent échapper des bouffées informes qui s’élèvent vers les appartements chauds. J’ai froid et j’avance.

Je pousse la porte. Je m’aligne. Je paie. Je prends mon paquet, je sors. Encore deux blocs et je serai à l’abri.
Elle m’attend.
Je « digite ». La porte s’ouvre. Le hall d’entrée est mon premier abri depuis près d’une heure. Manhattan, l’hiver, est une filiale du pôle Nord. Je souffle. La nuit se pose lourdement. Je regarde les quelques passants engoncés dans leur camouflage voguant au travers de cette froidure immense. Je les y laisse. L’ascenseur.
Le troisième. Mon étage, mon appartement. Et toujours le plaisir idiot éprouvé lorsque cet ascenseur s’ouvre sur mon salon. Je trouve cela d’un luxe incommensurable. J’avais fait l’impasse sur la deuxième salle de bains, sur l’immense mur de briques qui est la seule vue que nous ayons de nos trois chambres, et sur le reste aussi. J’étais persuadé, et mon épouse aussi, que ce serait « la maison du bonheur ». Et ce le fut. Nous avions donc acheté un ascenseur débouchant directement dans l’appartement, avec accessoirement un salon, une cuisine et des chambres. Nous avions fait exécuter les travaux, et six mois plus tard, nous prenions possession des lieux. Toujours les mêmes briques en face des chambres, mais avec une deuxième salle de bains, une cuisine super-design, des éclairages encastrés, un parquet tendance et un remboursement mensuel qui hantait quelquefois mes nuits.
Depuis, le parquet s’est patiné, les salles de bains se sont défraîchies et mon crédit est remboursé.

Je rentre. Elle opine. Je me tais. C’est la consigne. Le sérieux qu’elle affiche le vendredi soir en allumant les bougies est aussi déroutant que la magnifique paire de jambes qu’elle me laissa découvrir le soir même de notre première rencontre. De grands yeux bleus presque transparents, une chevelure troublée, blonde, des lèvres généreuses, cet air débonnaire autant que désintéressé et qui m’avait instantanément harponné.

Je l’avais repérée depuis des mois. Elle n’en savait rien. Pire encore, elle m’ignorait. Pas de regards qui se croisent, et encore moins de sourires qui se répondent.
N’empêche que lorsque le hasard s’en mêle, les probabilités s’affolent et l’impossible, parfois, se présente. C’est ainsi que je me retrouvai à sa table. Le Natural Café saturait sous le soleil d’août. Un été bruxellois dont la chaleur et la lourdeur avaient rempli la terrasse de cet endroit que je ne fréquentais que pour l’attendre, la voir, puis la rêver. La seule chaise libre faisait face à la huitième merveille du monde. Je m’y ruai. Et sans mot dire, je m’y assis. Je fus de loin le plus étonné des deux. Enfin, j’étais arrivé au plus près de celle qui, le soir même, allait devenir ma compagne, mon amie, et plus tard, ma femme.
Elle ne levait les yeux des pages qu’elle scrutait, avec profondeur, que pour griffonner dans ce petit calepin noir. Je ne sais quels mots, réflexions, idées ou phrases, mais cela me permettait d’admirer la finesse de ses doigts, la beauté des gestes de cette main qui, si gracieusement, avec son crayon noir, remplissait les pages de ce carnet ligné bleu à marge rouge.
Je reculai ma chaise. La rapprochai. Déboutonnai ma chemise. Reboutonnai. Courbai le dos. Me relevai. Toussotai. Sifflotai. Et c’est à court d’idées que je tentai ce qui m’apparut comme la dernière chance : « J’adore votre calepin. » Elle sourit. « Je vous ai déjà vue ici de nombreuses fois. » Elle sourit encore. « Puis-je me permettre de vous proposer une boisson ? » Proposer. Pas offrir. Je me sentais d’une élégance impériale. Un mot, un seul, et le monde peut être tout autre.
En pareille situation, je surveillais chacun de mes mots, et bien évidemment, chacune de mes phrases. Donc, je propose même si j’offre, dans le style : « Je ne demande rien en retour. » En tout cas, en apparence.
Bien sûr, elle accepta, et nous bûmes tous deux un jus d’orange fraîchement pressé. Ensuite, tout s’emballa. Nous échangeâmes pendant des heures. Et puis, cette balade sous les marronniers de l’avenue Louise.
Des sourires, des rires, des regards, de plus en plus intenses. Une complicité naissante et pourtant déjà bien installée. Et c’est à l’ombre du Palais de Justice, avec Bruxelles à nos pieds, que nos lèvres s’unirent, que nos corps se frôlèrent et que nos destins, même si nous ne le savions pas encore, se mêlèrent.
En à peine quelques heures, je connaissais tout d’elle, de son nom à ses plats préférés, de ses auteurs favoris à son addiction au chocolat, de ses passions à ses attentes, de ses espoirs à ses déconvenues.
Nous en savions suffisamment l’un sur l’autre pour que nos corps, le soir venu, se confondent.

Ses gestes gracieux caressent les flammes. Ses doigts longs voyagent autour des deux bougies. La scène est muette. J’enlève mes « couches » : écharpe, blouson, gilet, pull, sous-pull et consorts. Elle rapproche ses mains de son visage, se masque les yeux. J’observe. Debout. Les bougies allumées, elle répète les gestes et les mots que sa mère ne lui a jamais enseignés. Elle lui ressemble, quand même. En mieux, en plus élancée, en plus blonde, en plus aimante, en plus délicieuse, en plus naïve. Elle détient le secret de la légèreté. Celle que je n’ai plus, ou peut-être jamais eue. Elle prie. Seule.
Je regarde. J’attends.
Les bougies éclairent la table, des halos titubent sur le plafond, et enfin, j’entre. Je l’embrasse. Une longue et chaude étreinte. Les enfants ne sont pas là, c’est donc autorisé. Je dépose les haloths. Cela sent bon le vendredi. Cela hume le poulet au four et je vois de loin les cornichons qui m’attendent au pied des bougeoirs.
L’appartement est chaud. J’aime ce cocon inondé de cet air lourd et sec. J’aime ce sifflement sourd et régulier du climatiseur. J’aime ces lumières fortes qui débordent sur la rue froide et sombre. J’aime ce troisième étage qui occupe l’exacte position entre ciel et terre, et nous coupe de la rue bruyante et sauvage en nous évitant les affres et angoisses des cieux. Et j’aime vraiment cet ascenseur qui s’ouvre sur mon salon.

La génétique ne ment pas. Je ressemble à mon père, qui lui-même ressemblait au sien. De cela, je ne suis pas sûr, mais il me plaît de le croire. Un physique probablement marqué par l’Orient et un lot d’angoisses existentielles. N’est pas ashkénaze qui veut. N’est pas juif qui veut non plus. Je suis juif et je ne sais toujours pas ce que cela signifie. Je le suis, surtout, dans les yeux des autres. Reconnu comme tel par mes coreligionnaires et comme tel encore par les autres. Moi, je ne sais pas. Être juif, c’est un peu, pour moi, surréaliste. Cela me reste inexplicable, et par ailleurs, je n’en demande pas plus.

Je suis né à Lodz, dont je n’ai pas le moindre souvenir. Nous sommes arrivés en Belgique alors que je venais de souffler ma cinquième bougie. Je ne me souviens pas vraiment de ma langue maternelle. Entre polonais et yiddish, je ne sais laquelle est réellement celle qui accompagna mes premiers pas. Je les ai toutes deux oubliées. Certains mots ne me sont pas étrangers, mais ils sont tellement loin du moi d’aujourd’hui, à peine plus qu’un souvenir léger. J’ai été éduqué en français et mes parents s’adressaient à moi dans ce mauvais français dont j’avais, par excès de jeunesse, souvent honte.
Si je n’ai qu’un regret, c’est bien celui de n’avoir pas compris que mes parents, eux non plus, n’y comprenaient pas grand-chose.
Nos annales familiales sont légères. L’outre-Rhin, dans ses heures les plus noires, m’a ôté toute velléité généalogique. Je ne peux me baser que sur les histoires que j’ai si mal écoutées et si peu entendues. Mes parents parlaient peu. Et mes grands-parents, d’un côté comme de l’autre, n’étaient déjà plus que le difficile souvenir d’un souvenir, sans voix et sans image.

En croisant mon chemin, ce beau jour de ce bel été, Emmanuelle Marie Ghislaine ne se doutait pas un instant, et moi non plus, qu’elle embrasserait la foi mosaïque et adopterait pour nom judaïque celui de la reine Esther, à qui elle portait une vénération sans bornes. Je pense, encore aujourd’hui, qu’elle est persuadée d’en être la réincarnation. À noter que, mis à part le nom, rien n’étaye sa thèse. Ni trône, ni couronne, ni diamant, ni royaume, ni sauvetage du peuple juif.
À la place, deux fils, relativement ingrats – probablement à l’image de leur géniteur –, comme finalement les enfants le sont tous. Mais est-ce réellement supportable de voir ses parents vieillir, se décrépir et s’évanouir en un amas de cellules sans cerveau et sans réaction, alors que deux ou trois décennies à peine vous séparent de l’identique inexorable ?

Mon père nous a quittés dans un silence semblable à celui qu’il a, tout au long de sa vie, revêtu. Ma mère, elle, à la fin, ne me reconnaissait même plus. Elle récitait continuellement les mêmes phrases, en polonais. Une sorte de litanie, d’incantations résiduelles, issues d’une jeunesse depuis déjà longtemps enterrée. Et puis, elle ne pria même plus, ne bougea plus, ne vivota qu’à peine. Et puis, plus rien. Pas même un visage libéré, comme si la mort n’était pas une fin et qu’elle était là, condamnée à perpétuité à porter le masque de la survie. Elle avait été belle, digne et sûrement même très désirable. Je sais qu’elle m’a aimé. Je sais aussi qu’il lui était difficile de me le montrer, et tout aussi difficile pour moi d’accueillir et d’accepter son inconditionnel amour. Un rendez-vous raté. Mais je sais que cet amour, tout aussi discret qu’il ait été, était vrai et existe toujours. Il m’habite, me soutient, me fait vivre.
Il ne me reste que peu de choses de mes parents. Des souvenirs, peu, quelques bons moments, pas mal de nostalgie et beaucoup d’angoisses et d’anxiété. Pratiquement rien. J’ai vidé leur petit appartement et rassemblé quelques souvenirs, photos et papiers, dans une boîte à biscuits métallique et joliment décorée. Maman l’adorait et l’utilisait pour y disposer ses sachets de thé. Elle sentait bon le thé de ma mère. Je garde un sachet que je ne ferai jamais infuser.

Je ne sais pas si c’était par réelle conviction, par amour, ou que sais-je, qu’Emmanuelle décida de se convertir.
Je n’étais pas religieux, je ne le suis toujours pas et ne le serai probablement – sinon certainement – jamais.
Je lui expliquai à quel point je doutais de ma judaïté. Cela justifiait amplement, à mes yeux, mon désaccord quant à sa conversion qui me semblait totalement inutile. C’est bien plus tard que je compris qu’il s’agissait là d’un vrai cadeau, d’un témoignage d’amour.
Elle tenait à faire exister chez nous un peu de mon chez-moi. Elle avait pourtant à peine connu mes parents et nous n’avions passé que quelques vendredis soir à quatre. Quelques vendredis à allumer des bougies et à sanctifier vin et gloire divine, mais à la mode de chez nous : en abrégé, et bien plus par habitude que par conviction. Une occasion de se retrouver et de manger du bouillon. Et de partager de longs silences.
La conversion au judaïsme n’est en rien une promenade de santé. Emmanuelle Marie Ghislaine étudia, approfondit, s’initia, se plongea dans les entrailles de la connaissance. Des rabbins, des femmes de rabbin, des érudits, des moins érudits et quelques tocards s’essoufflèrent à lui insuffler les préceptes et autres traditions et coutumes de la religion qu’elle désirait embrasser.
Elle se montra très insistante quant au timing de sa future vie. Elle devait absolument se judaïser avant d’accepter l’anneau qui la consacrerait à vie à son époux.
Ce n’est pas par manque de travail ou du fait de quelque fainéantise que fut, à plusieurs reprises, reportée sa conversion. Non, ce sont les rabbins du tribunal rabbinique de Paris qui, soucieux de la qualité du diplôme et de leur perception de la volonté de la future convertie, ajournèrent son accès à la juiverie internationale.
Emmanuelle n’y pouvait pas grand-chose : elle était desservie par un teint blanc, des yeux trop bleus, des cheveux trop blonds, et sans doute des mimiques encore trop chrétiennes et trop empreintes de cette condescendance jésuitique, qui trahissent immanquablement la « goyerie ». On ne passe pas du couvent à la synagogue rien qu’en ruminant les textes. Ses manières réservées et sa mine de sainte ne pouvaient plaire aux barbus. C’est difficile de transformer une purée pois-lardons en Gefilte Fish. Mais elle était fort déterminée, et rien, fût-ce même une horde de bigots, ne déciderait de son orientation.
Paris, ce jour-là, était pluvieux, gris, chagrin, maussade. Elle marchait à nouveau vers le tribunal, se répétant sans cesse que ce coup-ci serait le bon. Elle y croyait tellement qu’elle avait fixé la date du mariage et que M. le rabbin de Bruxelles devrait impérativement s’y tenir.
D’un pas décidé, les yeux pétillants, et nantie de son éternelle candeur et de sa grande ténacité, elle gravit les marches qui la conduiraient devant l’assemblée rabbinique, pour la huitième ou la neuvième fois.
Des questions, des réponses. Des doigts qui triturent des barbes blanches et sèches. Des lunettes, des chapeaux et des barbes qui, en contre-jour, hésitaient encore à délivrer le papier sacré, prétextant qu’il faut du temps pour faire une bonne juive. Lui vint alors une idée. Elle dit à l’assemblée qu’elle était au plus loin dans sa pratique courante et quotidienne, et que son âme juive, si elle n’avait pas été révélée auparavant, l’était à présent.
Il fallait absolument que les rabbins s’en rendent compte. Elle ajouta : « Messieurs les rabbins, imaginez que je sorte d’ici, que je me fasse écraser par une voiture, que je décède. Pouvez-vous imaginer, messieurs les rabbins, maintenant que vous me connaissez, que l’on m’enterre ou même que l’on m’incinère comme une véritable goya ? »
Elle obtint sur-le-champ, et à l’unanimité, la conversion.
C’est ainsi que, peu après, nous convolions en justes noces. « Justes » en est l’exact qualificatif. C’était juste, tout était juste. De la robe de la mariée à mon splendide costume bleu marine, du buffet au DJ, du rabbin aux nombreux invités, de cette nuit de fête à l’union de nos corps, tout était juste. Mais ce qui l’était plus encore, c’était nous. Nous deux. Notre fusion, notre union, notre amour.
Et puis, notre couple devint trio et bientôt quatuor. Entre couches et biberons, mauvaises notes, bagarres, scouts, foot, fêtes scolaires et diplômes, nous trouvions, Emma et moi, du temps et de l’espace rien que pour nous deux.
Mon métier me laissait quelque liberté, beaucoup de plaisir, de vrais bons moments et pas mal d’argent. Comme je suis paresseux et passionné, j’étais devenu photographe.

J’avais à peine douze ans quand, dans l’appartement d’en face, emménagea un grand et beau ténébreux dont la cinquantaine grisonnante ne manquait apparemment pas d’attirer de belles femmes, qui défilaient de semaine en semaine, sinon de jour en jour.
Une rousse, puis une blonde, une très jeune, une beaucoup moins, et plein d’autres. Mes parents le saluaient à peine, à l’instar des autres voisins.
Ils éprouvaient ouvertement pour cet individu une répulsion inexplicable que je ne parvenais absolument pas à partager. Bien au contraire. Je trouvais l’individu vraiment intéressant. Et plus que cela, j’avais très envie de lui ressembler. Je me serais damné pour avoir la même mèche épaisse et lourde qui permettait à son heureux détenteur d’esquisser ce mouvement de tête que je ne pouvais m’empêcher d’envier. Et puis, quand il riait, ses yeux se plissaient à en disparaître, pour laisser place à un magnifique sourire rayonnant, tout aussi farceur que coquin.
À cela s’ajoutait le métier de photographe. Et le défilé incessant chez lui de bombes et autres canons, qu’il traitait d’ailleurs assez mal, se comprenait alors aisément.
Les horaires chargés de mes parents m’offraient l’opportunité de me rapprocher de mon nouveau voisin. Je passai ainsi le plus clair de mon temps disponible avec le beau Renaud, qui fut unanimement, par l’ensemble de l’immeuble, affublé du surnom de « l’Individu ». Pour une fois, mes timides et effacés parents avaient lancé une mode. « Individu », d’une sonorité étrange à force d’être répété, ce mot, comme d’autres d’ailleurs à certains moments, se retrouvait chargé et lourd. Il en devenait un adjectif pesant et plein de sens, de mauvais sens. Un mot qui en disait long, tout autant, sinon plus, d’ailleurs, sur celui qui le prononçait. Je crois que les quiproquos verbaux m’attirent. En tout cas, ils retiennent mon intérêt.
Bref, l’Individu me mit dans les mains un magnifique Rolleiflex, et dans la foulée, l’œil à l’objectif. Je ne l’ai plus jamais enlevé. Il m’apprit à peu près tout ce qu’il savait sur son art, mais aussi sur les femmes. Ce furent probablement les années les plus palpitantes de ma vie. Je lui dois mon éclosion, au printemps de mes jours.

Quelques années plus tard, Renaud quitta la Belgique pour s’installer dans le sud de la France. Son départ me fut pénible et le Yashica 6 × 6 qu’il m’offrit pendant que les déménageurs empilaient ses cartons ne suffit pas à circonscrire mon désarroi. Je perdais mon voisin, mon maître et mon ami.
Bien sûr, nous nous sommes jurés de nous revoir, à tout le moins de rester en contact. Bien sûr, cela s’est passé autrement. Je n’ai jamais plus ni vu ni entendu Renaud.

De temps à autre, mon père m’invitait en tête à tête, et nous déjeunions à deux. Enfin, presque à deux. Il était seul et moi aussi. Face à face. Il me souriait timidement, entre deux bouchées, puis replongeait la tête dans l’assiette. Parfois, il me racontait quelques histoires, enfin, plutôt des anecdotes. Un peu sur sa mère, son père, et un peu sur lui. Un peu. Pas plus. Et puis aussi, un peu sur la guerre, un peu sur la Suisse, le camp de travail, le retour à Lodz, le départ pour Bruxelles. Des bribes de vie, impossibles à assembler.
Nous déjeunions toujours dans le même boui-boui portugais dans une rue proche de la place Flagey.
Une cantine très masculine, où l’huile et la télévision avaient largement le dessus.
Mes questions ne le captivaient absolument pas. Il les évitait, les contournait, les laissait sans réponse. Je sais qu’il aimait ma mère et je pense qu’il ne le lui a pas assez dit. Je crois aussi qu’il m’aimait, mais je n’en suis pas sûr. C’est étrange, j’aimerais tellement lui parler, lui dire, lui raconter. Qu’il sache que j’ai quitté Bruxelles, que je suis marié avec une shikse, que je suis heureux, que j’ai deux garçons qui plient parfois sous le poids de son histoire, qu’ils ont fait leur bar-mitsva, et que ce jour-là, j’aurais tant aimé l’avoir à mes côtés, qu’Emma a fini ses études, que nous avons habité à Paris et que nous vivons maintenant à New York.

 

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