Serrures #15
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Opus #15
Auteur : Luc Dellisse
Titre : Serrures
Collection OPUS
Parution : 11 février 2026
71 pages
ISBN : 978-2-39081-072-8
Prix : Hors Commerce
Trois titres du même auteur en moins de deux ans : Ce que je sais sur Linda, Contre-plongées et l’Éden à l’envers … Trois livres parfaitement autonomes, trois grandes histoires distinctes, et qui ont pourtant un point caché en commun. À leur origine, il y a un texte matrice, un univers esquissé dans une suite de contes très brefs. Ce sont des flashes d’un monde plein de jardins secrets.
Ce petit livre paru en 1982, épuisé depuis quarante ans, inconnu sauf de rares amateurs, Lamiroy le réédite ici, hors commerce.
Pour pénétrer par une porte dérobée dans le domaine de l’aventure, Serrures est la seule voie d’accès. Il ne reste plus qu’à tourner la clé.
Luc Dellisse, romancier et poète, a publié une quarantaine de livres. Il réside à Bruxelles et est membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Il a obtenu le Manneken-Prix 2025 de l’auteur bruxellois.
Préface écrite en 2026
Comment rouvrir un livre de jeunesse ? Et comment le situer ? Le souffle de la vitesse a emporté le compte de mes années et de mes travaux. J’ai du mal à croire qu’une vie
aussi dispersée que la mienne puisse fournir des chiffres précis. Je ne me souviens qu’à peine de mes voyages, de mes rencontres. Il me semble que j’ai toujours été assez casanier
et que je n’ai connu personne. Je revois quelques visages et quelques livres et c’est déjà beaucoup. Que demander de mieux à sa mémoire que de ne pas classer en termes de succès ou de ruines ses vaines aventures ? Inutile de refaire le point pour vérifier qu’on n’a rien perdu en cours de route. Bien sûr qu’on a tout perdu. Il n’y a pas de victoire qui tienne, et si on se récapitule, on constate que tout est à faire, que l’oeuvre est toujours à venir.
Restent les écrits, les preuves à charge. Ce petit livre date de 1982. Je ne l’écrirais plus ainsi aujourd’hui mais une chose est certaine : il est de moi tout entier. Pire : il est « moi-même » tout entier. Les rouages, les malices, les illusions, les fuites délicieuses, les fureurs sans cause et aussi, je le crains, les marques d’orgueil et d’obsession, s’y lisent à chaque page. C’est mon ADN inchangé. Rien n’a eu lieu dans l’ordre de l’invisible. Mais le visible a tenu bon. Il trace un sillage phosphorescent. Je croyais m’être perdu de vue ; je me retourne, tout est là : l’attrait de l’aventure, les mystères du réel, la passion des livres, le désir de quitter le monde, la folie du sexe, le sens du sacré, le repos dans le rêve, la seconde chance de l’amour, la haine
de la chaleur, le goût de l’amitié, l’oubli des merveilles. Une longue fuite en avant qui se jette, à l’horizon, dans l’océan d’une vie imaginaire, plus vraie que tout.
Luc Dellisse
SERRURE, 1
J’avais quitté Chicago sous un soleil énorme et dans l’avion, je m’étais remis à rêver. La cause de ce curieux phénomène tenait sans doute au changement de régime : car mon imagination toute en surface ne produisait pas, d’ordinaire, les conditions nécessaires au rêve. Suspendu au-dessus de la mer arrachée, je sentais s’élaborer en moi des modifications nerveuses qui faisaient clignoter mes yeux.
Trois mois durant, j’avais porté des chemises à manches courtes, couleur de truite saumonée, et mon corps aspirait au coton et au tweed comme à un plaisir inouï. J’avais parlé avec emportement des tas de langues étrangères et ridicules, je jouissais à l’avance de rouvrir Saint-Simon. Soudain, j’ai senti mon esprit basculer en arrière, mes paupières peser. « Non, balbutiai-je. Pas cela ! »
Mais je rêvais déjà. Un brouillard dérangeait l’ordre clair de ma vie. Où étais-je à nouveau ? À Toulouse, esquivant pour la centième fois un coup de couteau, toujours le même ? À Louvain, buvant du genièvre dans une fausse cave romane ? Ou alors nulle part, dans le ventre de Dieu ? Je n’étais plus là pour répondre.


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