Contre-plongées Auteur :Luc Dellisse Editions Lamiroy Parution : 2 février 2026 ISBN : 978-2-39081-049-0 200 pages Prix : 20 € En lice pour le Prix Rossel 2026
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Lundi 9 février : Rencontres de l'édition belge francophone
Mercredi 18 février : Association des écrivains belges de langue française
Samedi 28 février : Librairie CFC
Dimanche 8 mars : Librairie Mot Passant
Jeudi 26, vendredi 27, samedi 28 et dimanche 29 mars : Foire du livre de Bruxelles
Dimanche 12 avril : Festival du Livre à Saint-Gilles
Jeudi 28 mai : Cercle gaulois
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Il y a dans la plongée sous-marine, comme dans tous les rêves éveillés, quelque chose de magique qui fait ressurgir nos souvenirs engloutis.
Mais le vrai choc, c’est en remontant à la surface, par paliers, quand on aperçoit au-dessus de soi la lumière qui ondule, comme une promesse d’avenir. Cette contre-plongée est le vrai moment du bonheur. On ramène au grand jour les trouvailles des profondeurs.
Les 24 aventures qui composent ce livre ont toutes en commun l’étrangeté du monde. Elles se déroulent dans divers coins d’Europe, à différents moments décisifs de la vie du héros. L’action, le bonheur, l’amour, la menace et le secret se partagent cette vaste fresque aux dimensions d’une histoire éternelle.
Luc Dellisse, romancier, chroniqueur et poète, a publié une quarantaine de livres, dont récemment trois essais : Libre Comme Robinson, Le Monde visible et Le Temps de l’écrivain, aux Impressions nouvelles, et un roman,Ce que je sais sur Linda, chez Lamiroy.
« Je circule dans ma mémoire comme dans un roman »
Avec « Contre-plongées », le belge Luc Dellisse nous embarque dans la vie du narrateur, avec ses souvenirs, ses vies passées, ses bonheurs et ses désillusions.
Tout est matière romanesque, tout ce qui vous arrive. Tout cela me donne le bonheur d’être vivant
Luc Dellisse, 72 ans, est écrivain discret mais prolifique. Dans tous les domaines : nouvelles, romans, essais, poésie, scénario de BD, de télé, pièces de théâtre. Avec Bien fait pour moi, il a été finaliste du Prix Victor Rossel l’année passée. Contre-plongées est un recueil de nouvelles. Autour d’un même personnage, qui raconte 24 de ses aventures quotidiennes, autour de l’amour, du bonheur, du secret, de la vie. Des moments de joie et des moments de désespoir. Des histoires qui nous arrivent, comme ça, parce que nous sommes humains et que la vie est faite de ces presque riens qui signifient beaucoup. Ce livre est fait de ces instants prenants, quand on remonte à la surface après une plongée, quand on assiste au premier pas de l’homme sur la Lune, quand on a perdu un sac en cuir, quand on rencontre une femme à Florence, quand on loue un box sur un coup de tête, quand on se souvient de l’étang et de la barque, quand le feu prend dans votre immeuble… C’est à un voyage dans l’étrangeté de la mémoire que nous invite Luc Dellisse, et ce voyage est envoûtant. Il commence dans l’eau avec Sous la surface et finit dans l’espace avec Capsule spatiale. C’est chaque fois une contre-plongée, dans l’eau on remonte vers la surface et on remonte vers les étoiles aussi. Et la dernière nouvelle se termine par les mots « j’ai disparu ». Comme si tout alors allait recommencer : c’est une boucle, en fait.
Sans commentaire Toutes ces nouvelles sont écrites en « je ». C’est le narrateur, mais est-ce aussi l’auteur ? Ce travail de fiction pourrait-il être une espèce d’autobiographie imaginaire ? « Je me sers de choses qui me sont proches ou qui me sont arrivées. Très souvent, les points de départ, les ambiances, je les ai connues. J’ai toujours besoin que quelque chose soit arrivé ou failli arriver comme point de départ. Après, je suis obligé d’inventer pour que les histoires prennent sens. Ce n’est pas du tout de l’autofiction, c’est de la fiction pure à partir d’une réalité personnelle. » Une fiction qui se découpe en tranches de vie, en instants, en instantanés même. Le narrateur de ces nouvelles, il lui arrive d’étranges aventures. Mais il ne les conclut pas nécessairement, il reste sur le souvenir, l’impression et laisse le lecteur imaginer la suite. « Je n’essaie pas de tirer tous les fils de l’histoire », explique Luc Dellisse. «Mais bien d’en tirer suffisamment pour qu’on voie ce que c’est, sans pour cela tout expliquer. C’est plus juste ainsi, c’est comme dans la vie : ce qui m’intéresse c’est de rester au bord. Si je montre quelqu’un qui saute par la fenêtre, je n’ai pas besoin de préciser qu’il s’est écrasé au sol… Je crois qu’on peut se permettre de donner tout au lecteur, sauf le commentaire. Voilà, je fais des fictions sans commentaire. » « On ne voyage vraiment que par la mémoire. » C’est la première phrase de la nouvelle Le cadenas. « Sans aucun doute, mais par des souvenirs organisés, réinventés, parfois modifiés, parfois purement arbitraires, quelquefois sans doute aussi des souvenirs qui ne sont pas les miens, mais d’une histoire qu’on m’a racontée et dont j’ai vu comment je pouvais me l’approprier. Il y a quelques jours, j’étais avec ma femme en Suisse et je me disais, en me promenant dans Berne, qu’un jour, ça allait devenir de la matière romanesque. Mais il faut d’abord la digérer, il faut que ça passe dans le sang. Tout est matière romanesque, tout ce qui vous arrive. Tout cela m’excite. Et me donne le bonheur d’être vivant. » Mais la mémoire n’est-elle pas aussi souvent nostalgie ? Regret de bifurcations mal prises, souvenirs chéris, temps qu’on voudrait retrouver ? Sans doute, mais l’auteur insiste dans L’encens de Venise : « Il ne faut pas trop remuer les plus beaux souvenirs de la vie, ils vous font un mal affreux. » Luc Dellisse : « Parce qu’ils correspondent à un moment magique qui ne se reproduira plus, en tout cas pas sous cette forme-là. Les beaux souvenirs, c’est quoi ? Quelques voyages absolument extraordinaires, quelques moments de plénitude et des histoires d’amour. A mon âge, on sait qu’il y a des choses qui ne reviendront plus. Donc il faut prendre ces beaux souvenirs sous l’angle de la lumière, sinon, on commence à avoir des regrets et peur de ce qui nous attend. Dans ses Cahiers, Montesquieu dit : “Chaque matin, je m’éveille dans la jouissance de la lumière.” Cette phrase me bouleverse parce que chaque matin on recommence une partie. Et il me semble que c’est ça Contre-plongése, à travers ce système de remontée vers la lumière perpétuelle, à travers des circonstances parfois curieuses : chaque jour une nouvelle aventure, un nouveau voyage et ce n’est pas triste. » Distance Il y a, dans ces nouvelles, une envie de vivre pleinement l’instant présent, de retrouver les meilleurs souvenirs, c’est joyeux même. Et en même temps, ce regard en arrière est très distancié, légèrement ironique, comme si l’auteur voulait prendre de la distance avec lui-même. « Le personnage est presque moi, sans l’être vraiment, donc, je ne peux en parler qu’avec de la distance. Un livre, ça ne sert pas à se célébrer, le “je” ne sert pas à dire du bien de soi ou à se raconter héroïquement, c’est un moyen d’entrer plus profondément dans les pensées du personnage. Pour moi, c’est une solution de modestie et pas du tout d’arrogance. » Bref, on voyage dans les souvenirs, plus que dans la géographie. « Dans un de mes textes, je dis que je circule dans ma mémoire comme dans un roman, mais c’est exactement ça. Et bien sûr, en circulant dans sa mémoire, on refait du roman, parce que ce n’est jamais la mémoire objective. On n’est pas sûr de certains souvenirs, on réinvente beaucoup. Est-ce que je me souviens de la réalité ou de ce que j’en ai fait ? »
Jean-Claude Vantroyen - Le Soir - 1 mars 2026
La lumière du passé
La nouvelle est un genre littéraire a priori moins varié que le roman. Par définition courte, elle comporte nécessairement peu de personnages et un nombre réduit d’actions. Le récit y est conduit sans traîner et se termine souvent de manière inattendue. À l’intérieur de ce cadre contraignant, la personnalité de l’auteur s’exprime toutefois très librement par l’intermédiaire des thèmes, de la nature des personnages et des situations, ainsi que de la langue : en quelques paragraphes, on reconnaît une nouvelle de Guy de Maupassant, Anton Tchekov, Henry James, Franz Kakfa ou Ernest Hemingway.
Dans le cas des nouvelles de Luc Dellisse, un élément de caractérisation supplémentaire vient s’ajouter à ceux cités, eux-mêmes très présents, tant l’univers de cet écrivain est singulier et cohérent et son style aisé à identifier. Comme ses essais les plus récents, ses livres de nouvelles sont composés de textes spécifiquement conçus pour prendre place à l’intérieur de l’ensemble qu’ils forment. Le tout est toujours davantage que la somme des parties, mais il ne l’est jamais autant que lorsque les parties ont été dès le départ pensées en fonction du tout.
Tous les livres de nouvelles de Luc Dellisse ont donc un principe organisateur très fort qui assure leur unité. Jamais ceci n’a été aussi évident que dans le cas de son dernier. Explicitement énoncée dans le titre, Contre-plongées, l’idée qui commande l’ouvrage est distillée au long des histoires qui le composent à l’aide de formules variées : « On ne voyage vraiment que par la mémoire. Les déplacements physiques, les découvertes de paysage, l’émotion des rencontres, les surprises visuelles se cristallisent à retardement » ; « La mémoire est le seul appareil de contre-plongée » ; « Il faut effectuer des contre-plongées : partant d’une source vivante, encore magnétique, remonter, par paliers, au cœur du présent ».
On l’a compris, au cœur du livre figurent le passé, les souvenirs et la mémoire, ou, plus précisément, l’usage qu’on peut en faire. Les trésors ramenés à la surface lorsque la mémoire plonge dans le passé sont riches et variés, mais c’est le fait même de les ramener à la surface qui les fait briller de mille feux. Pour le dire autrement, si sa matière est par définition le passé, la mémoire est en réalité orientée vers le présent. L’idée n’est pas celle, juste mais banale, que les souvenirs aident à vivre. Elle est que, lorsque le travail de l’imagination en a extrait l’essence, le passé confère son sens à l’existence actuelle.
On note une sorte de progression dans la manière dont cette idée est illustrée. Toutes les nouvelles sont écrites à la première personne, comme autant de chapitres de cette « autobiographie imaginaire » que Luc Dellisse est occupé à bâtir au fil de ses livres : le récit, à partir de faits authentiques, de son existence stylisée par le travail de l’imagination. Comme l’ouverture d’un opéra annonce les thèmes qui vont être développés au fil des actes, la première histoire fait référence à une plongée sous les eaux au sens, non métaphorique, mais littéral du terme, « un moment d’émotion imprévisible, survenue au bord de la mer, qui unit […] l’aventure sous-marine et l’angoisse amoureuse ». Celles qui suivent sont autant de variations sur les motifs introduits dans ce premier texte, qui sont récapitulés dans la dernière. Construite autour de l’émerveillement suscité par un objet (une maquette de fusée) qui ramène le narrateur à ses rêves d’adolescent, cette ultime histoire se présente comme une conclusion puisqu’elle s’achève par le mot « FIN », transformant rétrospectivement tout ce qui précède en une sorte de roman de formation ou de récit initiatique.
Les épisodes successifs se déroulent en plusieurs endroits du monde (en Grèce, au Canada, en Yougoslavie, dans la Sarthe, à Florence, Venise, Paris et Bruxelles) à différentes époques de la vie du narrateur, évoquées sans ordre chronologique. Les situations décrites ont souvent un caractère dramatique. L’idée, récurrente dans l’œuvre de Luc Dellisse, que le monde est dangereux, menaçant, incertain, imprévisible et rempli de signes mystérieux à déchiffrer, sous-tend presque tous les récits, dans lesquels il est fréquemment question de vols, de morts brutales, de catastrophes réelles ou attendues, des vertus de la méfiance et de l’utilité de l’existence dans des espaces parallèles. Une des histoires est bâtie autour du principe qu’«une vie sans issue de secours […] est insupportable ».
Mais les signes à interpréter ne sont pas toujours de mauvaise augure, et les surprises peuvent parfois prendre une forme agréable. Souvent, elles se présentent sous la forme de l’amour, plus précisément de la possibilité de l’amour, voire de la simple idée de l’amour. Comme ses romans, les nouvelles de Luc Dellisse sont traversées par de nombreuses femmes. Dans Contre-plongées, elles sont de type varié et les rapports qu’elles entretiennent avec le narrateur sont très divers par leur nature et leur durée : amies, amantes, rencontres fortuites, fugitives ou quasiment imaginaires, elles occupent toujours une place centrale dans les histoires où elles apparaissent. Le souvenir d’une d’entre elles, l’éphémère épouse décédée du narrateur, hante plusieurs nouvelles.
La force du livre réside largement dans la force des descriptions. Le récit d’un incendie, peut-être réel mais peut-être seulement rêvé, fait physiquement sentir la chaleur et le danger avec une intensité suffocante. Celui d’un malentendu autour d’un naufrage nous plonge dans ce mélange d’horreur, de confusion, de détresse, d’angoisse et de préoccupations très pratiques qui suit les grandes catastrophes.
La puissance de la mémoire sensorielle de Luc Dellisse et sa parfaite maîtrise de la langue s’allient de manière particulièrement brillante dans une des plus longues nouvelles, intitulée « Le cadenas », histoire sombre par son sujet et lumineuse par son cadre, qui baigne dans une « atmosphère de fin d’enfance » comparable à celle des meilleurs romans et films sur le sujet : « L’ancien lac [...] s’était transformé en un étang. […] Restait sa partie profonde et encore navigable sur quelques dizaines de mètres, baignant un petit ponton. Une barque retournée y gisait. On prenait son élan et on sautait le plus loin possible du débarcadère, en faisant un mouvement de ciseaux des jambes en plein vol, pour atterrir dans une joyeuse éclaboussure. D’abord on suffoquait, le froid nous enserrait de sa poigne souterraine. Puis on sentait la chaleur secrète de la boue remuée qui remontait sans bruit et ramenait le calme ».
Et quelques paragraphes plus loin : « Chaque chambre avait son odeur particulière. Il y avait celle du foin, celle du plâtre, celle des pommes trop mûres. […] Je m’allongeais. Je lisais. Je rêvais. Parfois je composais un poème dans ma tête, puis je m’endormais et au réveil, il n’en restait rien, juste une impression de paradis voluptueux ».
Des passages de ce genre sont un enchantement. Par leur puissance d’évocation, ils propulsent le lecteur dans son propre passé en l’invitant, sinon à le mettre au service d’une expérience poétique du monde, comme le fait l’auteur de Contre-plongées, à tout le moins à mesurer, apprécier et essayer de comprendre son emprise invisible.
L’ouvrage comporte 24 nouvelles, que l’auteur appelle aventures. Il se défend en outre d’avoir écrit un recueil. Dans la quatrième de couverture, il nous explique sa démarche. À l’instar du plongeur dont la remontée est tout aussi importante que la descente, l’écrivain, après avoir exploré les tréfonds de la conscience, retrouve la vie ordinaire dans toute son étrangeté. Sa vision du monde en est transformée. D’où le titre Contre-plongées : Ce qui compte c’est d’inverser l’appel des profondeurs, de remonter vers la lumière en tenant un trésor, un simple tesson, entre les dents. De crever de la tête la surface, pour examiner au grand jour les tessons de ma vie, dans leur couleur originelle (page 26).
Ainsi dans le Tram 4, le narrateur raconte un trajet en tram, quoi de plus banal ! Mais ce trajet est émaillé d’une succession de petits événements qui rendent l’aventure particulière. Ensuite, lorsqu’il rentre chez lui, il vide ses poches, comme s’il voulait se débarrasser du menu vécu de la journée. Mais il s’aperçoit bien vite que ce vécu le poursuit. Il s’interroge : quel est le sens de tout cela ? En apparence, il n’y a aucun lien entre les attitudes des quelques voyageurs qu’il a observés, et pourtant il pressent que tout cela est lié.
Je songe ici à Nadja, d’André Breton. Dans ce récit, le narrateur rencontre dans une rue parisienne une jeune femme au regard mystérieux. Il la revoit, la perd de vue et la retrouve à plusieurs reprises, comme si le destin s’ingéniait à leur ménager des entrevues. Dans ses aventures, Luc Dellisse ne réitère pas ses rencontres à la manière de Breton, mais ses interrogations sont les mêmes. S’agit-il de coïncidences liées au hasard ou au contraire d’un plan dont la logique nous échappe ?
Tout au long de ces 24 nouvelles, divers thèmes sont abordés : la quête de la notoriété, la mémoire, la liberté, l’amour de jeunesse, le temps, les voyages, la musique. Mais tous ces thèmes ont un point commun : la rencontre dans ce qu’elle a de plus inattendu, mystérieux, personnel. Et toujours en contrepoint se profile l’invisible : C’était vraiment le signe que quelque chose se passait en coulisses (page 77).
Et puis il y a aussi la rémanence de Proust dans cette exploration effectuée par Luc Dellisse : Mais cette exploration de moi-même, à la recherche de mes galions perdus, n’aurait jamais pris toute son ampleur ni toute sa force sans un moment d’émotion imprévisible, survenu au bord de la mer, et qui unit dans mon souvenir l’aventure sous-marine et l’angoisse amoureuse (page 9). L’auteur a trouvé là sa madeleine.
Luc Dellisse est romancier, poète et nouvelliste. Il a également publié des essais, dont Le Monde invisible et Le Temps de l’écrivain. Il a été élu à l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique, où il a succédé à Jacques de Decker.
Jacques Goyens Reflets, revue de l'Association royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie
Plongées et contre-plongées
« Il y a des souvenirs dont on ne peut rien faire, des expériences interchangeables, des événements qui pourraient advenir à n’importe qui. Les seuls souvenirs qui comptent sont ceux qui contiennent en germe une fleur nouvelle, dont les racines sont en nous. Le reste peut rejoindre les oubliettes de la mémoire. » Ces réminiscences affleurant à la conscience,Luc Dellisseles laisse émerger, les scrute, puis plonge en elles pour les remonter par paliers : « Ce qui compte c’est d’inverser l’appel des profondeurs, de remonter vers la lumière en tenant un trésor, un simple tesson, entre les dents. De crever de la tête la surface, pour examiner au grand jour les tessons de ma vie, dans leur couleur originelle. La mémoire est le seul appareil de contre-plongée. » De ces bouts d’existence, il forge littérairement des récits auto-fictifs, qu’il rassemble ensuite dans un écrin, tel son dernier recueilContre plongées.
Le narrateur de l’ouvrage porte élégamment le temps qui a passé, et revisite des moments marquants de sa vie. Ceux-ci se rappellent à lui au détour de rencontres fortuites (au Québec lors d’un séjour professionnel, au stand 223 du salon du livre de Mulhouse, dans des circonstances funéraires, au cœur d’un jardin en friche), se cristallisent autour d’objets (un vieux rétroprojecteur de diaporamas, un curieux faire-part de décès, un sac de voyage oublié, un bracelet volé, un cadenas rouillé, un doux billet de tram, une échelle de pompiers, une maquette d’Apollo XI), se content avec brièveté et efficacité. L’homme est écrivain : il maitrise l’art de la formule et sait ménager ses effets.
Sédentaire contrarié mais rétif à l’enfermement (les issues de secours le connaissent), le narrateur a toujours navigué à vue. Au hasard de sa longue traversée en solitaire vers des destinations inconnues, parfois il a jeté l’ancre aux abords d’iles accueillantes, et d’autres fois il s’est enfoncé dans des brumes impénétrables ou s’est vu aspirer par des remous agités. Deux phares lui ont servi de guides dans son voyage existentiel : l’écriture et ses amours. C’est d’ailleurs dans un style clair, maitrisé, précis qu’il prend plaisir à évoquer ces dernières, nombreuses et variées (vécues à l’adolescence, la jeunesse et l’âge adulte, concrétisées ou rêvées, durables ou fugitives, profondes ou frémissantes). Néanmoins, malgré ses multiples pérégrinations dans l’espace, le narrateur est avant tout un voyageur temporel. Car c’est bien dans cette dimension à la linéarité inéluctable et aux boucles invisibles que se jouent les joies et les chagrins, les pertes et les enthousiasmes, la magie et le sublime, les secrets et les mystères…
Membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique et auteur d’une quarantaine d’ouvrages, Luc Dellisse (°1953) est un romancier, essayiste, poète, dramaturge et scénariste de fictions audio-visuelles et de bande dessinée.
Il a enseigné le scénario de cinéma à l’École supérieure de réalisation audiovisuelle de Paris (2001-2005), à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (2005-2014) ainsi qu’à l’Université libre de Bruxelles (2005-2018).
Aux Éditions Lamiroy, il publie Contre-plongées, un recueil de 24 nouvelles captivantes faisant voir la vie et le monde à la manière du narrateur qui pose un regard proustien sur les temps révolus, l’enfance lointaine, les amours passées, les rencontres fortuites, les amitiés fugaces, les impressions diffuses, les méandres de la destinée, la pérennité de la mémoire, la quête de la liberté, le souvenir des pays explorés et des lieux visités, la mort au tournant…
Les récits sont brefs et nerveux, le style est fluide – des phrases courtes, des images précises, des excipits bien amenés –, et la technique admirablement maîtrisée, notamment par l’insertion de détails apparemment négligeables, mais subtilement révélateurs de la situation vécue, du personnage décrit, du décor évoqué.
Une vie sans issue de secours est insupportable Luc Dellisse plonge dans ses souvenirs mêlés d’imaginaire et propose un beau recueil de nouvelles.
★★ Contre-plongées de Luc Dellisse
À 73 ans, Luc Dellisse a une œuvre large et variée à son actif comme romancier, essayiste, poète, dramaturge, scénariste de BD. Avec Contre-plongées, il nous offre 24 nouvelles qui sont autant de très courtes autofictions mêlant souvenirs personnels et récits purement romanesques. En lisant son livre, on pense à ce qu’Aragon appelait le “Mentir-vrai”. Car c’est souvent la vérité que brode l’inconscient autour des traces de nos vies. Et ces nouvelles qu’on imagine aussi véridiques que fantasmées sont sans doute plus réelles qu’une vérité à jamais inaccessible. La première nouvelle explique le titre de Contre-plongées. Luc Dellisse raconte les plongées sous-marines que font une bande de jeunes et l’une d’entre elles qui faillit tourner mal, quand ils remontaient à la surface. Il se souvient de cette sensation d’alors : “Sauter, se renverser, s’enfoncer dans la mer, [...] lâcher des bulles d’air de la vie intérieure, fait songer au travail de la mémoire et à la recension des images flottantes, toujours plus précises dans le prisme de la distance et de la durée.” Ses courtes histoires sont comme des immersions dans la mémoire et le passé imaginaire de Luc Dellisse où il est question de femmes, de ses amours, des villes arpentées, du hasard des retrouvailles. Des textes souvent cocasses, racontant des moments où sa vie aurait pu basculer : Vanessa qui lui demande de garder son magasin, la petite voleuse qui reçoit son aide à lui admiratif de son talent à faire sauter les serrures, la barque qu’il mit à l’eau au risque de se noyer, Valérie qui avait deux maisons, Valentine qu’il croise dans le tram 4 et lui laisse son numéro écrit sur le billet...
Belle langue précise
Il a, écrit-il, “l’habitude de circuler dans son existence comme dans un roman”. Le hasard de la vie joue un rôle important quand il retrouve, lors d’un salon littéraire, le souvenir de Do, la femme aimée depuis qu’un jour, lorsqu’elle était endormie, il lui “souleva la paupière”. Surprise aussi pour lui quand il retrouve assise dans une décapotable, Jada qu’il avait connue quand elle n’avait que sept ans. Une pensée entêtante du narrateur est de toujours pouvoir s’enfuir et trouver une issue de secours. Dans une de ces nouvelles, il n’a de cesse de prévoir déjà une seconde sortie à son appartement, bien dissimulée, comme pour échapper aux ennuis éventuels. “J’ai compris qu’une vie sans issue de se- cours me serait insupportable.” À Venise, il se souvient de Do, désormais morte. À Florence, il attend une femme qui l’avait appelée à l’aide puis avait disparu. Il y découvre au Carmel l’histoire de cette religieuse qui s’était pendue avec son chapelet. Il se souvient de la nuit où, pour la premier fois, l’homme marcha sur la lune. Toutes ces petites traces de vie sont écrites dans une belle langue précise pour remplir les exigences du genre : faire bref, tenir son sujet comme le surfeur tient sur la vague, et conclure de manière forte et surprenante. Au lieu d’écrire encore, des “plongées inutiles dans des univers devenus étrangers”, il se propose, écrit-il, “d’effectuer des contre-plongées : partant d’une source vivante, encore magnétique, remonter par paliers, au cœur du présent.”
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